Publié le 9 août 2021, le premier rapport du 6e cycle d’évaluation du GIEC offre un constat plutôt alarmant de la situation climatique. Diffusé à quelques mois de la COP26 qui se tiendra en novembre à Glasgow, il presse les gouvernements, à travers des scénarios définis, à revoir leur stratégie environnementale. Parallèlement, sa publication ouvre plus que jamais une réflexion autour d’un remodelage de nos métiers pour y inclure un pan dédié au développement durable.
Un appel urgent à agir
Pour Jean-Luc Wilain, Sustainable Strategy Advisory chez WillChange Ltd, le constat est tout aussi alarmant qu’il l’était il y a 30 ans, lors du premier cycle d’évaluation du GIEC. « Le propos d’aujourd’hui reste globalement le même qu’il y a 30 ans. Les principales différences résident dans les marges d’erreur qui ont été réduites et les niveaux de certitude des scientifiques qui ont augmenté au fil des cycles. Les scénarios déjà établis deviennent aujourd’hui de plus en plus certains », explique Jean-Luc.
Le rapport du GIEC, qui se base sur des scénarios et non des prévisions, offre, cette année, une analyse plus aiguisée que ses prédécesseurs en se basant sur des données de plus en plus locales. Les catégories abordées sont nombreuses : gaz à effet de serre, énergie, agriculture, construction, gaspillage alimentaire – dont l’empreinte carbone représente à elle seule autant que celles du transport maritime et aérien réunis.
À l’aube de la COP26, c’est donc une exhortation à agir rapidement que propose ce rapport. Le réchauffement climatique atteindra, entre 2030 et 2040, +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle, ce qui représente une catastrophe environnementale. « Plus nous agissons tard, plus il nous faudra agir brutalement. De plus, ce que l’on fait aujourd’hui se verra dans 20 à 30 ans. Le climat 2040 est, aujourd’hui, déjà engagé, dans le sens où ce que nous faisons à partir de maintenant ne sera pas statistiquement détectable avant 2040 », dit Jean-Luc.
Repenser nos métiers
Pour ce dernier, les cartes ne sont pas toutes jouées et nous pouvons encore rectifier quelque peu le tir en limitant les effets du changement climatique. Dans son livre, L’indépendance en 2068, il se penche d’ailleurs sur les façons de réfléchir à de telles limites – notamment en repensant nos métiers. « Limiter les effets sera le fait de professionnels qui auront à imaginer des solutions pour le maintien d’une température vivable, s’adapter à l’élévation du niveau des mers, anticiper les difficultés logistiques alimentaires, etc. », écrit-il.
Nous assisterons peut-être à l’émergence de nouveaux métiers, tel que celui de sociétiste, extension du métier d’urbaniste, destiné à repenser entièrement nos modes de vie sur le long terme. Cependant, c’est surtout sur le remodelage de nos métiers actuels que nous devrions nous baser pour effectuer un changement car, pour Jean-Luc, chaque métier peut contribuer à répondre aux objectifs de développement durable.
Divers secteurs sont amenés à grandir sous le souffle de la durabilité pour apprendre à fonctionner différemment. Notre interlocuteur liste plusieurs métiers qui prendront indubitablement de l’essor sous l’impulsion de la question climatique. Certains sont évidents, comme tout ce qui touche à la bonne gestion des forêts, le développement d’un numérique responsable, la production d’énergies renouvelables, le secteur automobile ou encore l’efficacité énergétique.
D’autres, moins évidents, touchent à des secteurs dont l’impact carbone est insoupçonné. Selon Jean-Luc Wilain, la progression démographique représente, dans certains endroits du monde, l’un des enjeux les plus importants en matière d’empreinte carbone. Ainsi, le planning familial et la mise en place de fonds de retraite, ainsi que tous les professionnels de ce secteur, seront amenés à jouer un rôle de plus en plus important dans les années à venir. Les métiers liés à l’alimentation auront, eux aussi, un impact considérable sur notre empreinte carbone : en plus de nuire à notre santé, de mauvaises habitudes alimentaires pèsent lourd sur notre planète.
Certains métiers, qui existent déjà, pourront eux aussi prendre un tout autre sens. « Influencer et convaincre ceux qui payent et qui décident est un métier clé », écrit Jean-Luc. Ces décideurs, qui n’ont ni assez de temps ni de ressources à consacrer à ce sujet, auront besoin d’être guidés avec des faits, des explications claires sur les scénarios prospectifs et des propositions argumentées.
L’importance d’une vue d’ensemble
Au-delà du rôle joué par les professionnels, c’est aussi aux décideurs et aux consommateurs qu’incombe la responsabilité d’engager une réflexion autour du développement durable. « La question de la transition énergétique, concerne tous les éléments de la société, n’est pas juste l’affaire d’une entreprise ou d’un ministère », explique Jean-Luc. « Nous ne manquons pas, à Maurice, de compétences techniques pour mettre en place des changements. Ce qu’il nous manque, c’est la capacité à avoir une vision d’ensemble et stratégique, avec une cohérence dans la mise en œuvre des actions et la focalisation sur les actions-clés », poursuit-il.
Si les choses commencent peu à peu à bouger sur l’île avec, par exemple, l’intention du gouvernement d’introduire une filière à Responsabilité élargie des producteurs (REP) permettant à ces derniers de gérer leurs déchets, il manque encore aux acteurs du changement la coordination et l’organisation requise pour effectuer de véritables changements. « Il nous manque la capacité à voir que tout est lié et que nous devons faire bouger les choses de façon coordonnée. Encore trop peu ont compris les enjeux réels de ce qui va se passer, au-delà du changement climatique. Nous verrons l’émergence de conflits, des émigrations de masse, des agricultures chamboulées. Il faut nous préparer à tout cela et apprendre à nous protéger », explique Jean-Luc.
De nombreuses pistes pour aborder ces changements existent déjà localement. L’éducation en est une. Des associations et organismes sensibilisent chaque année les Mauriciens sur ces questions – telles que l’association Reef Conservation avec notamment son Bis Lamer qui sillonne l’île et organise des échanges engagés avec les parties prenantes du milieu côtier.
D’autre part, des concertations à l’échelle nationale constitueraient le premier pas vers une île plus responsable. « Ce sont toutes les parties prenantes de la société qui doivent être impliquées dans cette réflexion. Nous ne pouvons plus nous permettre des actions isolées, sans lien réel entre celles-ci », conclut Jean-Luc.
Angela Murphy
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