Bruno Dubarry, directeur de l’AMM : « Notre seule issue est d’opérer un shift vers le local et de nous internationaliser autant que possible, d’abord à l’échelle régionale, de nous installer sur de nouveaux marchés et d’apprendre sans cesse »
Né à Maurice, c’est en France et au Canada que Bruno Dubarry poursuit son éducation scolaire et universitaire. C’est pourtant son vif intérêt pour le marché de son île natale qui l’amène à rejoindre, en 2016, l’équipe de l’Association of Mauritian Manufacturers (AMM). Le point avec cet acteur du développement du marché local.
L’AMM, notamment à travers son label Made in Moris, accompagne les entreprises dans la célébration du savoir-faire mauricien. Comment cela a-t-il évolué ?
Aujourd’hui, de plus en plus de PME sont labellisées et nous avons décidé de diversifier notre offre en proposant de labéliser aussi les services Made in Moris. Notre communauté d’entrepreneurs locaux englobe différentes industries, touchant au textile, à la production, aux services hôteliers ou encore à la culture.
Notre priorité pour les trois prochaines années est de créer une économie circulaire et de promouvoir l’innovation et la coopération régionale. Le challenge qui se présente : partir d’une situation existante et planifier sans cesse la transition vers quelque chose d’autre. Cela nécessite beaucoup de plaidoyers, de projets pilotes, de médiation. Nous sommes très optimistes : notre équipe, qui se composait à mon arrivée de trois personnes, compte aujourd’hui huit personnes, et nous comptons nous agrandir davantage.
En quoi votre engagement ouvre-t-il la voie vers la création de nouveaux métiers ?
Cela fait trois ans que nous travaillons avec les écoles et universités. Il s’agit principalement d’organiser une discussion exploratoire pour construire des parcours de formation ou encore étudier les besoins en compétences en 2021.
Si nous avons ici une dominante de besoins traditionnels, nous accompagnons en ce moment les écoles pour travailler sur de nouvelles formations – diplômantes ou non – ainsi que des formations sur mesure. Cela nous permet de nous préparer à l’avènement de nouveaux métiers. C’est un gros travail, car le chantier de la formation n’est jamais terminé. Il doit toujours être remis en marche, il faut toujours voir comment le marché se modélise à l’international et anticiper en conséquence tout en restant dans la réalité.
Nous traversons, depuis 2020, une crise sanitaire d’ampleur internationale. Quel est l’état du marché mauricien un an et demi plus tard ?
Il est indéniable que la situation sanitaire a été un accélérateur pour la consommation locale. Nous sommes néanmoins dans un entre-deux. Il y a beaucoup d’incertitudes quant à la reprise, et aucune garantie : cela met de la pression sur les acteurs du privé et du public. Nous dépendons en grande partie de l’extérieur pour notre approvisionnement – en produits, en clientèle, ou encore en devises étrangères – ce qui entraîne de nombreux problèmes.
En effet, Maurice ne représente que 5 % du volume du commerce international. Avec la reprise des chantiers et la fin d’année, je ne pense pas que les lignes maritimes feront plus qu’elles ne le font actuellement. Mais cela change aussi d’un mois à l’autre, ce qui est très perturbant. Toutes les entreprises sont interconnectées donc il y a beaucoup de répercussions, ce qui pousse les producteurs locaux à se questionner.
Nous entendons beaucoup parler de résilience. Pensez-vous que la résilience a, elle aussi, ses limites ?
Malgré notre dépendance directe au marché extérieur, nous avons tout de même réussi le pari de nous recentrer sur notre propre marché. Cela a amené un peu de diversité et a permis à de nombreux consommateurs de découvrir ce qui se faisait à Maurice.
En retour, cela a aussi poussé beaucoup d’entrepreneurs à faire la transition et à se rapprocher du Mauricien. Il n’y a qu’à voir certains hôtels qui, même avec la reprise du tourisme, maintiennent des offres exclusives pour les Mauriciens. C’est une transition intéressante qui se pérennise, avec l’émergence d’un nouveau marché qui offre une certaine stabilité.
Nous avons aussi un retour de talents mauriciens au pays, ce qui peut être intéressant pour le public et le privé, et ouvrir de nouvelles voies au marché mauricien. Mais ce n’est pas suffisant. Je pense que, comme partout dans le monde, nous avons effectivement atteint notre limite de résilience.
Quelle serait donc la solution ?
Prenons, par exemple, notre dépendance à l’extérieur pour les matières premières. Il serait judicieux de développer plus de matières locales dans l’île et dans la région où nous nous trouvons. Cela permettrait non seulement de réduire les distances et les coûts, mais aussi de se concentrer sur des choses plus essentielles.
C’est un travail que nous faisons d’ailleurs avec d’autres acteurs : nous analysons nos faiblesses au niveau structurel pour proposer des solutions aux différents ministères et présenter des projets pour répondre à ces nouveaux modèles de fonctionnement. Nous avons besoin de ce genre de chantiers pour redevenir attractif au niveau du marché local, que ce soit pour les entrepreneurs ou les investisseurs. Il faut arrêter de voir nos différents secteurs comme des entités séparées, mais les voir à travers le prisme de l’interconnexion. Un secteur peut très bien être une source de solution pour un autre.
Nous avons un gros challenge devant nous et nous n’y arriverons pas tout seuls. Il nous faut parler de coopération régionale. Il nous faudra aussi faire preuve d’innovation et privilégier l’économie circulaire pour produire nos produits de façon responsable, ou encore intégrer l’économie de la fonctionnalité, qui privilégie l’usage d’un bien – via la location ou un abonnement – plutôt que sa vente. Ce sont des initiatives que nous accompagnons d’ailleurs au quotidien. Nous aimerions faire en sorte que nos entreprises aient, dans les trois ans à venir, l’empreinte carbone la plus basse possible.
La formation a-t-elle une place dans cette transition ?
Totalement. Il nous faut toujours questionner nos pratiques et nos méthodes, nous former toujours et mieux, et nous projeter sur le régional et l’international. Pour ce faire, il est essentiel que nous soyons à niveau pour adopter les compétences humaines et les standards utilisés à l’international. Notre seule issue est, je le pense, d’opérer un shift vers le local et de nous internationaliser autant que possible, d’abord au niveau régional, de nous installer sur de nouveaux marchés et d’apprendre sans cesse. Il faut accepter que l’on ne retrouvera pas notre vie d’avant, et nous adapter à cette transition.